vendredi 25 février 2011

Niloufar de Ron Leshem : Enorme coup de coeur !


Génération Facebook ou comment la Toile a poussé Ron Leshem, écrivain israélien, à écrire son roman Niloufar en collaboration étroite avec de jeunes Iraniens.

Il a 35 ans et ne manque pas d’audace. Après avoir connu le succès avec un premier roman décapant sur les soldats israéliens, l’écrivain et scénariste Ron Leshem récidive en poussant le bouchon encore plus loin. Jusqu’à se mettre dans la peau d’un ennemi de l’État hébreu : un Iranien. Dans Niloufar (traduit au Seuil), il a inventé une intrigue au cœur même de Téhéran, capitale où, en tant qu’Israélien, il ne peut mettre les pieds. Une histoire d’amour tragique entre le narrateur, jeune provincial idéaliste qui veut la liberté, et une championne automobile délurée. Un roman rendu possible grâce à l’utilisation du réseau social Facebook.

Comment votre aventure – se mettre dans la peau de « l’ennemi » – a-t-elle commencé ?

Une nuit où mes pensées sur l’Iran tournaient en rond, j’ai vérifié que le régime de Téhéran autorisait Facebook. J’ai alors envoyé une centaine de demandes pour devenir l’ami de jeunes Iraniens. Je l’avais déjà fait avec des Palestiniens ou des Égyptiens, en obtenant quelques résultats. Mais cette fois, j’ai reçu au matin 100 réponses positives de la part des Iraniens ! Et quand j’ai regardé les photos de leurs appartements, de leurs familles, de leurs bureaux, quand j’ai vu quels livres ils lisaient, quelles musiques ils écoutaient, je suis tombé des nues : ils auraient pu être mes voisins de palier… Ils étaient si différents de tout ce que j’avais pu imaginer – des ombres dans un pays sous tchador. Là, je réalisais soudain que leur mode de vie était très occidentalisé. De leur côté, ils avaient fantasmé Israël en immense désert aride… Une ville comme Tel-Aviv était pour eux une surprise totale !

L’interdiction qui vous est faite de les rencontrer n’a-t-elle pas aiguisé votre envie de les connaître et de les rejoindre par la fiction ?

Bien sûr. Mais je tiens à préciser d’abord que j’écris généralement dans l’urgence de devenir quelqu’un d’autre. Je n’écris jamais sur moi, ça ne m’intéresse pas. En tant que romancier, j’ai la passion de vivre d’autres vies. J’écris pour combler mon ignorance. Je me suis lancé dans mon précédent roman, Beaufort, le jour où j’ai réalisé que, comme tous les citoyens israéliens, j’envoyais des soldats mourir en notre nom sans rien connaître de leur vie sur le front. Ma prise de conscience a été si forte que je me suis glissé dans la tête de ces gars postés au Sud-Liban. Et cette fois, ce sont les Iraniens, que je sentais soudain si proches grâce à Internet et dont l’accès m’était interdit dans la réalité, qui sont devenus mon obsession. Même si vous savez bien qu’en Israël déjà, de manière collective, nous sommes obsédés par l’Iran. Nous avons tendance à penser que les Iraniens passent leurs journées à chercher des solutions pour nous éliminer. Leur gouvernement ne cache pas son ­intention de nous rayer de la carte, c’est vrai, mais il a tant d’autres soucis. Moi, ma découverte et mon grand choc, ça a été de constater nos ressemblances, plus fortes encore qu’avec les Arabes, et pas de la même fibre qu’avec les Européens. Je dirais que les Iraniens sont à la fois un peuple sentimental et capable d’être agressif. Comme nous.

Quel était votre objectif en écrivant ce roman ?

D’abord me mettre dans la peau de ceux qui vivent au quotidien sous ce régime aux lois religieuses tyranniques. Mais aussi faire entendre la voix des jeunes Iraniens qui mènent une sorte de double existence : bridés dans les lieux publics, ils se déchaînent derrière les portes closes. Après deux ou trois mois de chat sur Internet, une fille et deux garçons sont devenus mes interlocuteurs privilégiés. Alors que l’écriture est habituellement un exercice de grande solitude, cette fois, grâce à Internet, elle est devenue partage. Nous échangions des e-mails en continu. Et comme je ne voulais mettre personne en danger, j’utilisais une adresse e-mail saoudienne. Les murs de mon bureau se sont recouverts de cartes de Téhéran et de photos. J’ai lu des tonnes de documents et de livres. Mais c’est surtout grâce à mes amis iraniens sur le Web que j’ai pu vivre en imagination à Téhéran.

Internet tient un grand rôle dans la vie de vos personnages iraniens, il leur ouvre le monde. Vous montrez néanmoins toutes ses ambiguïtés…

Que font mes personnages sur le Web ? Certes, ils s’informent très sérieusement et ils échangent avec des étrangers mais ils s’achètent aussi une parcelle virtuelle sur la Lune… Si Internet donne accès à l’extérieur, il permet également de s’enfermer chez soi derrière ses volets clos, alors que quelqu’un vient d’être pendu à une grue devant votre fenêtre. En Israël aussi, je tiens ce discours quand je suis face à un public de jeunes : je les mets en garde contre ce qui les éloigne trop de la réalité, y compris Internet à haute dose. Ça ne m’a pas empêché de vivre en direct, avec beaucoup d’émotion, les événements de Tunisie et d’Égypte, qui doivent tant à Facebook et aux réseaux sociaux. J’envie et j’admire tous ces jeunes qui mènent un combat pour plus de justice. Je suis heureux pour mes amis égyptiens car ils viennent de remporter une grande victoire. Cependant, je ne peux m’empêcher d’être inquiet en pensant aux élections à venir. Car ce ne seront pas les centaines de milliers de manifestants de la place Tahrir qui feront le poids mais les millions d’autres électeurs plus conservateurs. Je crains que mes amis, qui attendent un rapide changement démocratique, ne soient déçus.

Comment votre livre a-t-il été reçu en Israël ?

Il a fait partie de la liste des best-sellers. Mais je ne suis pas sûr que les lecteurs israéliens aient bien compris le message. Dans mon roman, ils n’ont voulu voir que l’Iran : le quotidien sous un régime fanatique. Sans pointer les similitudes entre une jeunesse israélienne individualiste, non concernée par la politique, et ces jeunes Iraniens qui s’étourdissent sur le mode « sexe, drogues et rock’n roll ». Mes lecteurs n’ont pas assez vu non plus le rapport avec le danger religieux en Israël. Compte tenu du poids démographique des ultra-orthodoxes et de leur influence grandissante sur la politique de nos gouvernements, j’ai très peur qu’Israël ne soit plus une démocratie dans 20 ans. Soyons clairs : je n’ai rien contre la religion. Mais dès que celle-ci est mêlée à la politique, on court à la catastrophe. Au Moyen-Orient, tous ceux qui sont pour la liberté et la démocratie sont mes frères. En revanche, ceux qui veulent détruire ces valeurs-là sont mes ennemis. Qu’ils soient musulmans ou juifs, mollahs fanatiques ou rabbins ultra-orthodoxes.

Niloufar de Ron Leshem, Seuil, 21 €.

Une plongée dans l’Iran d’aujourd’hui qui brise quelques tabous sur la jeunesse.


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